"Le silence polynésien n’est jamais le signe de l’oubli"

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"Le silence polynésien n'est jamais le signe de l'oubli"
PAPEETE, le 1er octobre 2018. Daniel Monconduit, docteur en anthropologie, a étudié le silence des Polynésiens face à la douleur. Il dédicacera samedi son ouvrage "Anthropologie du silence polynésien" aux côtés de Prisca Guillemette-Artur, qui raconte l'adoption de deux enfants polynésiens dans "On vous souhaite tout le bonheur du monde". A travers ce livre, elle évoque aussi les souffrances qu'engendrent certaines adoptions fa'a'amu.

"La dureté polynésienne est avérée mais ne pas se plaindre n’est en rien une absence de souffrance. La douleur est signifiante. Elle est même parfois un mal vivant, un véritable « en soi »", décrit Daniel Monconduit sur la quatrième couverture de son ouvrage "Anthropologie du silence polynésien". "Pourquoi les Polynésiens taisent-ils leur douleur?" a été la question au centre de la thèse de ce docteur en anthropologie, psychologue clinicien, médiateur et kinésithérapeute-ostéopathe. Il sera en dédicace samedi matin à Odyssey aux côtés de Prisca Guillemette-Artur qui a écrit "On vous souhaite tout le bonheur du monde".

Dans ce roman largement autobiographique, elle raconte d'abord une histoire d'amour, le bonheur d'être à deux puis l'envie d'avoir un enfant. Puis la douleur de ne pas concrétiser ce rêve. L'héroïne, muselée par la "honte" et une "pudeur extrême", n'ose pas parler à son entourage du nouveau défi qu'elle mène avec son conjoint : celui de l'aide à la procréation médicalement assistée. L'héroïne raconte ensuite l'adoption de ses fils et décrit le lien fort qu'elle a tissé avec la famille biologique de ses deux garçons.

Le livre de Prisca Guillemette-Artur n'est pas un simple récit de parents popa'a ayant adopté. "Avec ce livre, je veux donner de l'espoir aux gens qui souffrent mais je ne veux pas faire la promotion du fa'a'amu", souligne Prisca. La radiologue a en effet souhaité donner à travers ce livre la parole aux "Polynésiens qui ne s'expriment pas". "Je ne veux plus entendre dire 'les Polynésiens donnent leur enfant car c'est culturel'. Je veux insister sur la notion de contre-don", met-elle en avant.

En parallèle de ce livre, Prisca Guillemette-Artur a mis en ligne le signe internet www.faaamu.com et la page Facebook Adoption polynésienne. Elle y a recueilli des témoignages d'enfants fa'a'amu, de mamans biologiques, de mamans fa'a'amu… "Beaucoup m'ont écrit pour me dire que c'était important d'en parler", souligne-t-elle.

"Le silence polynésien est signifiant. Il dit quelque chose", complète Daniel Monconduit. "Le silence polynésien n’est jamais le signe de l’oubli ou d’une distanciation affective." Comment ces couples popa'a en souffrance de ne pas avoir d'enfants peuvent-ils alors appréhender cet univers polynésien étranger pour eux ? " Je leur dirai de ne rien interpréter. L’univers polynésien leur est totalement étranger. Cela vaut dans ce que peut contenir la tradition fa’a‘amu. Comme l’a fait l’héroïne du livre de Prisca, il vaut mieux laisser faire une intelligence sensible à partir d’un vrai lien, sans se méfier de l’autre. Il y a un vrai don ; seule l’intelligence du cœur peut ressentir qu’il s’agit de tout le contraire d’un manque d’intérêt", explique Daniel Monconduit. "Dès lors garder un lien, ne pas être dans l’évitement et respecter le silence de l’autre. Un équilibre relationnel sans doute complexe pour les deux".




Daniel Monconduit, auteur de "Anthropologie du silence polynésien". Vous préparez un livre sur le "nouveau silence polynésien". Qu'appelez-vous le "nouveau silence polynésien" ?

"Il y a une tradition du silence polynésien. Cette souffrance des mères polynésiennes au sein de leur tradition fa’a’amu en est un exemple. Le nouveau silence est celui de la culture polynésienne dans son ensemble. Elle s’est tue. Sa parole a été destituée dans tous les domaines. La langue fût interdite, la parole sacrée traditionnelle aussi. De mon point de vue, c’est une souffrance considérable du peuple polynésien.
Y a-t-il une part de ce nouveau silence dans le « silence fa’a’amu » ? Sans doute car on se tait encore plus face à l’autre qui est popa'ā, qui fera de son enfant un enfant « qui ira loin » ! Il y a là une part symbolique de cette nouvelle alliance avec la culture française qui, de fait, éduque les enfants polynésiens, partage ses valeurs religieuses, organise la société.
La culture polynésienne est résiliente. Elle s’est s’adaptée. Elle sait faire avec l’autre ou l’autrement sans renoncer à ses racines. Là est la note d’espoir saine pour tout le monde. La famille polynésienne garde le pouvoir de ses racines qu’elle n’oublie jamais. L’enfant fa’a’amu les gardera. Il restera toujours un enfant du fenua. Sa terre l’attendra le temps qu’il faut."

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